MMaison & DécoSénégalRechercher
Inspiration

Demba Keita, bâtisseur d’une Afrique entre tradition et modernité

Architecte malien installé à Dakar, Demba Keita défend une architecture africaine contemporaine qui conjugue tradition, modernité, identité culturelle et adaptation aux réalités climatiques.

Par Maison & Déco Sénégal6 min de lecture
Demba Keita, architecte malien installé à Dakar

INTERVIEW

Architecte malien installé à Dakar, il s’impose avec son cabinet Archik comme une figure montante de l’architecture africaine contemporaine, entre enracinement culturel, innovation et durabilité.

Avec des projets signés au Mali, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Tchad, Demba Keita revendique une démarche qu’il qualifie de « tradi-contemporaine ». Alliant savoir-faire local, modernité et adaptation aux réalités climatiques, il façonne une architecture enracinée et tournée vers l’avenir. Pour Signature Maison, il revient sur sa philosophie, son parcours et sa vision d’une Afrique qui construit son avenir sur ses propres fondations.

Une identité entre tradition et modernité

Comment définissez-vous votre identité professionnelle et votre place dans le paysage africain de l’architecture ?

Je définirais l’architecture comme une discipline résolument tournée vers la modernité. Aujourd’hui, nous distinguons deux grands courants : l’architecture traditionnelle et, de plus en plus, une architecture contemporaine. En Afrique, nos cabinets s’orientent progressivement vers ce langage contemporain, tout en préservant un ancrage culturel. L’objectif est de créer une architecture « tradi-contemporaine », qui conjugue modernité et identité africaine, en apportant cette touche locale qui nous distingue.

« L’architecture africaine doit être contemporaine sans renier son identité. »

Qu’est-ce qui vous a conduit à fonder ARCHIK et quelle est la singularité de votre cabinet ?

J’ai fondé ARCHIK il y a dix ans, après avoir acquis une solide expérience au sein de plusieurs cabinets et en réponse à une demande croissante de clients. Cette initiative est née de la volonté d’offrir une approche différente, en proposant des projets innovants, résolument modernes, et portés par une signature architecturale singulière. Lorsque l’on travaille comme employé, les grandes orientations dépendent du patron, et il est souvent difficile d’imposer sa propre vision. En créant notre cabinet, nous avons voulu affirmer notre style et développer une identité architecturale distincte, notamment à travers un nouveau traitement des façades. Notre ambition était que chaque projet puisse être immédiatement reconnaissable. Avec le temps, cette singularité s’est confirmée : que ce soit à Bamako, à Dakar ou ailleurs, les observateurs identifiaient nos réalisations par leur touche particulière.

Cette reconnaissance a été un véritable moteur, qui nous a encouragés à élargir notre champ d’action et à faire grandir le cabinet jusqu’à aujourd’hui.

Selon vous, quelles sont les convergences et les différences entre l’architecture contemporaine au Sénégal, au Mali et au Tchad ?

Notre activité ne se limite pas à un seul pays : nous intervenons en Côte d’Ivoire, au Tchad, au Sénégal et au Mali. Globalement, il n’existe pas de divergences profondes entre ces marchés, mais chaque pays possède tout de même ses spécificités.

Par exemple, la Côte d’Ivoire et le Sénégal sont aujourd’hui très proches de l’univers moderne. On y retrouve des projets ultra-contemporains, avec des inspirations qui dialoguent avec des références internationales comme celles du Maroc ou de Dubaï. En revanche, au Mali et au Tchad, la dimension traditionnelle demeure plus marquée.

Dans chacun de nos projets, nous veillons toujours à intégrer une base traditionnelle, même de manière subtile. Cela s’explique non seulement par des raisons culturelles, mais aussi par des réalités climatiques : le climat du Mali, par exemple, est particulièrement chaud et exige des réponses architecturales spécifiques, différentes de celles que nous développons au Sénégal ou en Côte d’Ivoire.

S’adapter aux climats et aux territoires

Le climat du Sahel impose-t-il des choix architecturaux particuliers ?

Le climat du Sahel constitue un facteur déterminant pour tout architecte souhaitant concevoir des projets adaptés à cette région. Ici, chaque détail compte : l’orientation des bâtiments, la gestion de l’ensoleillement, le choix et l’étude des matériaux, ou encore le type d’ouvertures. L’utilisation de matériaux traditionnels reste essentielle, car ils offrent une protection naturelle et durable contre les conditions extrêmes.

Le style sahélien impose en effet des solutions architecturales spécifiques. Dans un projet que nous développons actuellement au Tchad, par exemple, les températures avoisinent les 50 °C. Cela nécessite de prévoir des systèmes adaptés : la gestion de l’eau, des volumes importants et une hauteur généreuse des espaces intérieurs, permettant de limiter la concentration de chaleur au niveau du sol. Le climat devient ainsi un véritable partenaire de conception, influençant directement la manière dont nous construisons.

Quelle place occupe l’ameublement et le design intérieur dans vos projets ?

On peut considérer le design intérieur comme la continuité naturelle de l’architecture, son « habillement ». Un bâtiment se doit d’être beau de l’extérieur vers l’intérieur : c’est le rôle premier de l’architecte. Mais l’aménagement intérieur, le choix du mobilier et les finitions viennent sublimer cette structure et lui donner toute sa cohérence.

Aujourd’hui, il est indispensable de travailler en étroite collaboration avec les spécialistes de l’aménagement intérieur. Chaque décision doit être pensée de manière intégrée : les murs, les volumes et les proportions influencent directement le mobilier qui sera installé, et réciproquement. Cette synergie permet de concevoir des espaces où l’architecture et le design intérieur dialoguent harmonieusement, offrant ainsi des projets aboutis, esthétiques et fonctionnels.

« L’avenir repose sur un équilibre : valoriser nos matériaux ancestraux tout en innovant. »

Quelle est votre vision pour une architecture durable en Afrique de l’Ouest ?

L’avenir de l’architecture repose sur un équilibre subtil entre tradition et modernité. Les méthodes de construction ancestrales, qui faisaient appel à des matériaux locaux parfaitement adaptés au climat, doivent être réhabilitées et valorisées. Dans le même temps, il serait réducteur d’ignorer les apports de la technologie contemporaine.

Le défi réside dans le choix des matériaux : certains, comme le ciment, montrent aujourd’hui leurs limites, provoquant des surchauffes et une consommation énergétique accrue pour le refroidissement. La véritable durabilité passe donc par une réconciliation intelligente entre héritage et innovation : tirer parti des ressources locales, tout en intégrant des solutions modernes capables d’améliorer la performance et le confort.

Pouvez-vous nous parler d’un projet marquant qui illustre votre philosophie ?

Un projet particulièrement marquant est celui de l’hôtel de Payal. Ce projet illustre bien notre philosophie, qui consiste à conjuguer modernité, identité locale et adaptation aux réalités climatiques.

L’hôtel a été conçu dans un pays au climat très chaud, ce qui nous a amenés à repenser entièrement l’organisation des espaces pour favoriser la ventilation naturelle et limiter la surchauffe. Nous avons intégré des matériaux locaux et mobilisé des savoir-faire artisanaux afin de renforcer l’ancrage culturel du projet tout en optimisant son confort thermique.

Ce travail a permis de créer un lieu qui n’est pas seulement fonctionnel et esthétique, mais aussi respectueux de son environnement et profondément enraciné dans le contexte qui l’a vu naître. C’est précisément cette approche — allier tradition et innovation, culture et durabilité — qui guide l’ensemble de nos réalisations.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes architectes africains ?

Je dirais aux jeunes architectes africains de cultiver leur créativité et d’accepter pleinement les défis de ce métier exigeant. L’architecture demande du temps, de l’énergie et beaucoup de persévérance. Il faut savoir accueillir les critiques des clients et transformer ces retours en opportunités d’amélioration.

Avant tout, il est indispensable d’aimer profondément ce métier. J’ai découvert ma passion pour l’architecture dès l’âge de 12 ans, et c’est cette conviction qui m’a permis de tenir dans les moments difficiles. À l’école d’architecture, j’ai souvent entendu des étudiants dire qu’ils n’étaient pas à leur place ou qu’ils avaient choisi cette voie par accident. Pourtant, sans passion, il est impossible de surmonter les sacrifices et les frustrations que cette profession implique.

Mais l’architecture offre aussi une immense satisfaction : celle de créer chaque jour quelque chose de nouveau, de laisser une trace durable. Je leur conseillerais également de rester ouverts, de voyager, de se former en permanence et de suivre de près les évolutions du secteur. Enfin, de ne jamais abandonner : c’est en affrontant les difficultés que l’on affine sa vision et que l’on trouve véritablement sa place.

Source : Signature Maison 2025 — interview de Demba Keita, pages 4 à 6

À propos de l'auteur

Maison & Déco Sénégal

Rédacteur en chef

La rédaction de Maison & Déco Sénégal explore la décoration, le mobilier, l'aménagement et les nouvelles façons d'habiter au Sénégal.

À découvrir aussi

Articles similaires